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Par Bryan Manning, SJ
Nous ne devons user des choses créées que dans la mesure où elles nous aident à atteindre notre véritable fin en Dieu. (Exercices spirituels, no 23)

Les bouleversements économiques, les hypertrucages, la surveillance de masse et la crainte de perdre le contrôle aux mains de nos propres machines ne relèvent plus de la science-fiction. On parle désormais de l’intelligence artificielle (IA) non seulement comme d’un outil, mais pratiquement comme d’un sauveur potentiel. La vraie question n’est plus de savoir si l’IA est réelle, mais si elle nous conduit vers Dieu ou vers un faux Oméga que nous aurions nous-mêmes créé.
Bien avant ces débats, le jésuite Pierre Teilhard de Chardin proposait une réflexion sur l’avenir de l’humanité, qui reste étonnamment pertinente. Teilhard n’était pas seulement un théologien et un mystique, mais aussi un chercheur scientifique. Dans les années 1920 et 1930, il participa aux fouilles qui menèrent à la découverte de l’Homme de Pékin, restes fossiles humains vieux de plusieurs centaines de milliers d’années. Teilhard passa littéralement des mois et des années à creuser la terre et à dépoussiérer des ossements anciens pour comprendre nos origines et la formation de l’être humain.
De ce travail naquit une conviction profonde : l’histoire humaine n’est pas le fruit du hasard. Dans Le phénomène humain, Teilhard décrit l’évolution comme un long mouvement vers une interconnexion croissante et une conscience partagée. À mesure que se développent la communication et la coopération, l’humanité entre dans ce qu’il appelle la noosphère, la sphère de la pensée et du sens partagés. « L’ère des nations est révolue, écrit-il, la tâche qui nous incombe désormais, si nous ne voulons pas périr, est de bâtir la Terre. » Teilhard est donc passé de la recherche des origines de l’humanité à la conception de son avenir ultime.
Dans cette perspective, l’intelligence artificielle s’inscrit pleinement dans l’histoire en devenir. Les réseaux numériques et les systèmes d’IA connectent désormais les individus à travers le monde, aident les médecins à diagnostiquer les maladies, assistent les scientifiques dans leurs recherches et soutiennent les familles séparées par la distance. L’IA générative peut créer du texte, des images et de la musique en quelques secondes. Ces outils peuvent nous être très utiles. Teilhard disait que « tout ce qui s’élève doit converger ». Lorsque la technologie aide l’humanité à penser de concert, à coopérer et à relever les défis communs, la responsabilité et la conscience s’en trouvent renforcées.
Lorsqu’on fait de l’IA la finalité de l’histoire plutôt qu’un outil à son service, elle devient une idole d’intelligence déconnectée de toute humanité et de toute transcendance.
Mais Teilhard était également très clair sur un autre point : les outils ne sont pas des fins. L’évolution, insistait-il, ne tend pas uniquement vers l’intelligence, mais aussi vers la relation et l’amour. L’horizon ultime de l’histoire, ce qu’il appelait le point Oméga, n’est pas une construction humaine. Ce n’est ni une machine, ni un système, ni une invention. Oméga fait progresser l’histoire tout en la dépassant, il préserve l’unicité de chaque individu au lieu de l’effacer. « L’union différencie », écrivait-il. Loin de nous déshumaniser, la véritable unité nous rend plus humains.
C’est là que réside aujourd’hui le danger des rêves de superintelligence. Lorsqu’on fait de l’IA la finalité de l’histoire plutôt qu’un outil à son service, elle devient un faux Oméga, une idole d’intelligence déconnectée de toute humanité et de toute transcendance. Nous en venons à nous tourner vers les machines pour nous sauver de la solitude, de la souffrance et du vide existentiel. En termes bibliques, nous nous mettons à vénérer un veau d’or que nous avons nous-mêmes fabriqué.
La sagesse ignatienne propose ici un critère simple : le « tantum quantum ». Nous ne devons user de la technologie que dans la mesure où elle nous conduit vers Dieu et vers une vie humaine plus profonde. L’IA doit soutenir les familles et les amitiés, pas les remplacer. Le point Oméga n’est pas un algorithme qui attend d’être activé, mais l’accomplissement de la vie humaine dans l’amour et la relation, dans le Christ ultimement, pour toutes et pour tous.