Dès le début du Congrès de Rome célébrant les cinquante ans du Secrétariat pour la justice sociale et l’écologie (SJES), le P. Arturo Sosa, Général de la Compagnie de Jésus, a mis tous les participants au défi de faire de ce rassemblement pas seulement un temps de célébration pour les nombreuses réalisations des 50 dernières années, mais plutôt de profiter « de ce moment privilégié où Dieu nous parle à nouveau et nous invite à nous souvenir, à remercier, à discerner et à prendre des décisions audacieuses, courageuses et risquées pour accompagner Jésus et son peuple aux frontières, avec les plus exclus, pauvres et vulnérables. »

Il a « osé nous offrir » dix points sur lesquels il nous a invités à réfléchir avec « transparence et courage. » Le quatrième de ces points concernait la « place des femmes dans nos institutions sociales et nos priorités. » Il a demandé au groupe de réfléchir aux questions suivantes : « Quel rôle les femmes jouent-elles dans les processus de discernement et de prise de décision pour notre vie-mission ? Quelle place occupent-elles parmi les défis pressants d’un monde qui marginalise les femmes et d’une Église qui hésite à reconnaître leur coresponsabilité dans la direction de la communauté des fidèles du Seigneur Jésus ? »

Cette question a résonné chez les gens rassemblés : des jésuites, laïcs, hommes et femmes des quatre coins du monde qui se sont consacrés à l’élimination de toutes les formes d’injustice et qui accompagnent les personnes aux frontières, là où se trouvent les plus exclus, les plus pauvres et les plus vulnérables. C’est là, aux frontières qu’ils ont vu que la pauvreté et l’exclusion ont un visage féminin. Ils savent de première main que les filles sont moins susceptibles d’être envoyées à l’école, que la grande majorité des réfugiés dans les camps sont des femmes, que la violence sexuelle contre les femmes est utilisée comme arme de guerre. Les participants ont également constaté que lorsque les femmes participent en tant que membres à part entière de toute initiative visant à améliorer les conditions de vie et à renforcer les processus démocratiques (système éducatif, activités génératrices de revenus ou défense des droits humains), ces initiatives ont de meilleures chances de réussir.

Les paroles provocatrices du P. Général sont allées au cœur de la question : si nous ne sommes pas capables et disposés de regarder avec courage nos propres structures, la manière dont les femmes sont impliquées dans notre propre processus de discernement et dans la prise de décision au sein de la Compagnie de Jésus et dans l’Église, nous ne pourrons pas considérer la marginalisation des femmes dans la société en général comme un défi prioritaire.

Ces paroles sont tombées sur un terrain fertile au congrès, surtout parmi les 34 femmes présentes. Beaucoup ont dit qu’elles se sentaient encouragées par les paroles du P. Général, mais aussi encouragées à répondre à son invitation. Nous avons donc demandé à rencontrer le P. Général le lendemain. Il a dit oui.

Cette même nuit, plus de 30 femmes de tous les continents se sont réunies à 21 heures pour décider ensemble de ce que nous voulions dire au P. Général dans les 15 minutes qui nous étaient allouées pour le rencontrer. Il était tard et nous n’avions pas beaucoup de temps. La plupart d’entre nous ne s’étaient jamais rencontrées auparavant, nous étions fatiguées après une longue journée de réunions, nous avions besoin de traduction car nous parlions différentes langues, nous venions d’horizons et d’expériences différents : universitaires, travailleuses communautaires, activistes, administratrices, jeunes et moins jeunes, certaines ayant plusieurs années d’expérience dans la Compagnie et d’autres moins.

Ce fut une expérience profondément émouvante. À ce moment-là, nous avons senti que « le Dieu de l’aurore », comme le disait le P. Melo dans ce même congrès, était vraiment présent parmi nous. Nous savions qu’en dépit de nos différences, nous partagions une mission et un engagement profonds au service de la foi qui lutte pour la justice de l’Évangile, et ce, comme femmes .

Ce n’était pas difficile de trouver ce que nous voulions dire au P. Général qui nous a accueillies avec joie et ouverture le lendemain, dans la belle chapelle de l’Annonciation, pour ce qui est devenu une rencontre de 45 minutes! Nous voulions d’abord lui exprimer notre gratitude pour avoir invité tous les participants du Congrès à réfléchir avec courage sur le rôle que jouent les femmes dans les processus de discernement et de prise de décision dans la Compagnie de Jésus, et pour avoir soulevé des questions quant aux rôles des femmes dans l’Église. Ce sont en fait des questions clés qui reflètent nos propres préoccupations et sentiments.

Nous l’avons félicité pour certaines déclarations importantes qu’il a faites dans le passé sur le rôle des femmes dans l’Église, comme lorsqu’il a pris la parole à la conférence Voices of Faith. Nous avons également souligné qu’un décret important sur le rôle des femmes avait été rédigé dans la 34e Congrégation générale.

Nous avons offert notre disponibilité pour réfléchir à la meilleure façon de répondre à ce besoin ressenti. Nous lui avons proposé de créer une commission pour développer un processus de réflexion dans la Compagnie de Jésus sur les questions qu’il a soulevées, ainsi que pour redonner vie au decret14 de la 34CG. Nous sommes convaincues que cette réflexion aiderait non seulement la Compagnie de Jésus, mais qu’elle pourrait aussi aider l’Église entière.

Nous avons été encouragées par la réponse positive du P. Général. Il a demandé au groupe de travailler sur le mandat d’une telle commission, avec des détails quant à ce mandat, à sa composition et aux délais. Nous nous sommes mis d’accord pour que la commission soit composée d’hommes et de femmes, laïcs et religieux, qui représentent non seulement le secteur social, mais les différents secteurs de la Compagnie de Jésus.

Après quelques moments de rires et des photos, il y avait dans la salle un sentiment fort d’être ensemble dans une mission partagée pour la justice et la réconciliation. Nous sommes tous conscients que, comme toutes les luttes pour la justice et tous les chemins de réconciliation, il y aura des différences et des conflits, et qu’une écoute sincère sera nécessaire. Mais comme l’a dit le P. Général : « Nous savons bien que le discernement exige de l’audace ; l’audace de chercher ce qui semble impossible, parce que nous comptons sur la grâce de Dieu, qui nous suffit. »

En nous réunissant, nous nous sommes senties prêtes à entrer dans ce moment de Kairos pour réfléchir sur le rôle des femmes avec le même courage et la même audace que nous enseignent nos frères et sœurs qui vivent aux marges en société.

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