Le Pape François, depuis le début de son pontificat, revient avec insistance sur l’importance des processus et du discernement pour entrer dans une démarche de conversion et pour transformer l’Église. Ce faisant, il a contribué à l’élan dont la Compagnie de Jésus avait besoin pour revisiter et actualiser elle aussi les trésors de sa spiritualité au service du renforcement de son corps apostolique et de la manière de répondre aux besoins les plus pressants de notre monde. Les préférences apostoliques universelles (PAUs) pour la prochaine décennie est l’expression de ce dynamisme profond et de cette prise de conscience de l’importance des processus. Les PAUs offrent des balises importantes pour discerner ensemble ce trajet (roadmap) à parcourir à tous les niveaux, dans tous les secteurs et dans toutes les institutions de la Compagnie.

Le Congrès des 50 ans du Secrétariat pour la justice et l’écologie a été une illustration très dynamisante de ce que peut être un processus de discernement pour refonder l’engagement de la Compagnie par ses apostolats dans l’esprit des PAUs. Pour les participants et participantes, ce furent cinq jours consacrés à un important cheminement spirituel. Les quelques éléments que j’aborde dans ce texte, malheureusement non exhaustif, peuvent confirmer ou inspirer les processus que nous vivons au sein de notre Province et instances dans les mois et les années à venir.

Un processus nourri par la diversité des approches

Le juste équilibre entre les différentes dimensions de la démarche a été essentiel pour la réussite du processus de discernement en vue de la mission : la mémoire (se rappeler d’où nous venons), l’intériorité (nourrir la source de notre engagement), la relation (accorder un soin particulier aux partages et rencontres qui nourrissent le corps apostolique ainsi que les relations fondamentales avec les exclus, les jeunes et la terre) et, enfin, l’intelligence (accorder un temps de qualité à une analyse « radicale », à la racine des enjeux et non seulement à ses manifestations). C’est cette composition d’ensemble qui a créé la richesse du discernement.

Un héritage à nommer et à célébrer

En préparation de notre participation au Congrès, au sein des provinces et des conférences, nous avons été invités à revisiter les 50 ans de notre engagement social et indiquer les défis importants pour sa poursuite. À quelques reprises lors du Congrès, ce chemin et cette réflexion provenant de la base et de l’histoire ont été partagés et célébrés de diverses façons : des synthèses, des vidéos, des conférences, un recueil rappelant la mémoire des martyrs jésuites ainsi que les temps de prière, célébration et conversation spirituelle de la 1re journée. Cette étape de reconnaissance a été importante dans le processus pour mieux se tourner vers l’avenir.

Une démarche de conversion du « faire » à « l’être »

Nous sommes invités à plusieurs conversions par les PAUs, mais la plus fondamentale est de se demander comment nos vies peuvent être davantage porteuses de sens. Dans son allocution lors de l’audience, le Pape nous a rappelé que la Formula de la Compagnie de 1550 était davantage la confirmation d’une manière de vivre (lifestyle) qu’une déclaration de principe (declaration of intent). C’est à ce déplacement fondamental que la démarche du Congrès a tenté de contribuer.

Les personnes-ressources ont été invitées à faire des présentations qui étaient moins le récit de ce qu’elles faisaient que le témoignage de vies touchées humainement et spirituellement au contact des pauvres, des jeunes ou de la fragilité de notre environnement. Les temps d’intériorité ou de prière personnelle ont été guidés par des démarches et des réflexions larges, audacieuses et nourrissantes pour favoriser le déplacement. Les groupes de conversation spirituelle permettaient de nommer la résonnance qu’avait cette parole partagée en plénière dans la vie et les engagements des participants et participantes, comme dans celle de la Compagnie.

Collaboration, travail en réseau et synodalité

Le comité organisateur a aussi veillé à ce que l’animation, les conférences et  les contenus reflètent le mieux possible la diversité des régions du monde et des formes d’engagement ainsi que la présence des hommes et des femmes qui réalisent ensemble pour  la mission. Cela nous permettait de mieux saisir le visage contemporain du corps apostolique  de la Compagnie de Jésus qui s’exprime par la collaboration. Et de réfléchir aux questions et aux potentialités que cette réalité pose en regard de la formation, dans la manière de procéder, et dans les modes de gouvernance, et ce à tous les niveaux et dans toutes les instances de la Compagnie.  

Certaines des interventions ont permis de mieux apprécier la force de l’expérience de du travail en réseaux et comment cette manière de procéder donne de la pertinence et de la force aux actions entreprisesMais elle nous rendait ainsi encore plus conscients  que la mission nous dépasse alors que nous sommes invités à cheminer avec une multitude de personnes aux convictions diverses pour sa réalisation.  

Les réflexions sur la collaboration et ltravail en réseau ont aussi fait écho à l’invitation à la synodalité, dans la foulée de l’expérience du synode de l’Amazonie, pour approfondir la communion et permettre la participation inclusive. Elles ont permis de nous interroger sur les exclusions encore en cours dans nos milieux, nos résistances à inclure largement et ce dont nous nous privons en excluant 

Créer collectivement de nouveaux récits (new narratives)

Le comité mixte (jésuites et non-jésuites, homme et femme) qui recevait les résultats de nos échanges tout au long de la semaine nous a redonné les fruits de notre discernement le dernier jour à partir de cinq éléments de contexte et de cinq processus principaux à poursuivre. Le dernier processus identifié par le comité est celui de l’importance de créer de nouveaux récits pour rendre compte ou accompagner les déplacements auxquels nous sommes convoqués.

Il m’a semblé qu’un des exemples significatifs de ce changement de récit a été la transformation de notre façon de parler de Dieu au cours du Congrès. D’une part, l’expérience de foi des martyrs, qui avait été importante pour célébrer 50 ans d’engagement social, a été actualisée dans une magnifique prière de clôture, constituant elle-même un nouveau récit. Puis, les derniers temps de célébration que la Conférence d’Afrique nous a fait vivre nous ont permis d’être touchés et portés par une autre image de Dieu… celle du Dieu de la danse, de la joie et de l’espérance. Il y avait ici une interpellation fondamentale à incarner ce nouveau récit pour tous les participants, pour l’apostolat social et pour l’ensemble de la Compagnie de Jésus.

L’apostolat social existe-t-il pour résoudre les problèmes ? Oui, mais surtout pour promouvoir les processus et encourager l’espoir. Des processus qui aident les personnes et les communautés à grandir, à prendre conscience de leurs droits, à déployer leurs compétences et à créer leur propre avenir. – Pape François, 3 novembre 2019.

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