Histoires

Gord Rixon, SJ, photo: Regis College, Toronto

Qu’est-ce que la spiritualité ? La religion ? La laïcité ?

Ce sont des questions complexes, que résume avec profondeur le P. Gordon A. Rixon, SJ, professeur de théologie systématique à la Toronto School of Theology de l’Université de Toronto. Dans cet article de la série sur la valeur des jésuites dans le contexte d’aujourd’hui, le professeur Gordon brosse un large portrait de la religion et de la spiritualité au Canada. Il souligne, comme on l’a vu avec les articles statistiques, que rien n’est simple : la religion occupe une place différente selon les cultures, les régions, les groupes.

Quelle est la différence entre spiritualité et religion ?

La religion est ambiguë. Je dirais que la fonction sociologique de la religion concerne la cohésion du groupe. Vous avez déjà entendu parler d’un anthropologue du nom de Robin Dunbar ? Il existe un phénomène qui s’appelle le nombre de Dunbar, qui concerne l’organisation sociale. Chaque fois que vous passez à une taille de groupe plus grande, vous avez besoin d’une stratégie différente pour la cohésion du groupe.

L’une des fonctions ou la religion est de lier le groupe ensemble avec une signification des valeurs communes. Elle a donc une fonction sociologique pour maintenir un groupe. Ça peut être positif ou négatif. La religion peut exclure les autres ou très accueillante par exemple.

photo: Karl Fredrickson, Unsplash

La spiritualité, je dirais qu’elle se concentre sur la transcendance et c’est quelque chose qui aide à favoriser et à utiliser la religion d’une manière qui va être positive.

J’entends souvent que les jeunes Canadiens reviennent aujourd’hui à la spiritualité. Qu’en pensez-vous ?

« Je suis spirituel, mais pas religieux », est une phrase courante, mais je pense que c’est un peu naïf parce que nous sommes des êtres sociaux. Les gens qui disent ça pensent probablement à la religion dans un sens très négatif, plutôt que de reconnaître que la spiritualité a une dimension sociale, par exemple avec ses rituels.

Le problème, c’est que si vous avez une spiritualité trop individualiste, elle ne sera pas une spiritualité profonde, mais deviendra plutôt une idéologie. Elle ne sera pas ancrée dans la réalité où nous sommes des êtres sociaux. Quand vous faites face au fait que vous êtes un être social, alors vous devez faire face à l’ambiguïté. Pour avoir une spiritualité holistique, je pense que vous devez faire face à la qualité sociale de notre humanité, puis faire face à l’ambiguïté de celle-ci (avec ses bons et mauvais côtés) et faire de bons choix.

Faire face à l’ambiguïté religieuse invite au développement spirituel et à l’engagement social. Saint Ignace et ses Exercices spirituels ont beaucoup à offrir, notamment en matière de discernement. Comment identifier en moi-même les mouvements positifs et négatifs, dans l’Église et dans la société ? Comment tracer un chemin d’avenir qui améliore la vie ? Ignace a un véritable génie pour ces tâches spirituelles.

Qu’est-ce qui pousse la jeune génération à s’engager dans la spiritualité et la religion ? Quelles objections ont-ils ? Comment pouvons-nous répondre à ces objections ?

Les jeunes veulent être des acteurs d’un changement transformateur et, je crois, ils sont désireux de développer et de puiser dans leurs ressources personnelles, spirituelles et religieuses. Ils ne veulent pas être l’objet des soins d’experts spirituels ou être gérés par des autorités religieuses. Comme les personnes âgées, ils sont honteux et désorientés par les scandales de l’Église et de la société et cherchent des moyens de vivre en harmonie et dans un esprit de gratitude. D’après mon expérience, ils sont prêts à demander aux jésuites et à d’autres personnes humbles et animées du même esprit d’être des partenaires et des collaborateurs pour construire une société plus juste et plus significative.

Quel est le rôle de la religion au Canada aujourd’hui ?

Le rôle de la religion au Canada est différent selon les régions : cela fait partie de la complexité de la question. Cela diffère entre la ville et les régions rurales, et selon les endroits : ce n’est pas la même chose en Colombie-Britannique, à Winnipeg, dans le nord de l’Ontario ou à Halifax. Comme théologien, j’essaie de réfléchir au rôle de la religion dans la culture. En effet pour les différentes communautés ethniques linguistiques et culturelles, la religion joue un rôle différent.

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Le professeur Michael W. Higgins (dont l’entrevue paraîtra sous peu) souligne aussi que la place de la religion au Canada dépend aussi des marqueurs que l’on cherche, puisque la définition de ce que signifie être catholique change selon les époques, les sociétés et les gens. « Maintenant, tout cela n’est pas bon, parce que la foi catholique est une tradition communautaire et rituelle. On voit donc une redéfinition du paradigme religieux : la religion reste importante, mais compte différemment. »

Que pensez-vous de la sécularisation ?

Pour ce qui est de la sécularisation, parfois, quand les gens en parlent, ils ont une seule réalité en tête, par exemple les travaux de Charles Taylor. Mais là encore, c’est complexe. L’une des choses que j’essaie de faire comprendre aux gens, c’est qu’il existe de nombreuses modernités et de nombreux chemins vers la modernité. L’expérience américaine est donc très différente de l’expérience canadienne, et l’expérience canadienne de l’expérience européenne. Taylor parle de la modernité qui repousse le rôle de la religion comme explication des phénomènes naturels, mais cela ne fonctionne ainsi dans toutes les cultures. Certaines personnes conservent une forte tradition de croyance, et utilisent également la méthode scientifique. Et bien sûr, vous savez, des gens comme moi pensent que vous pouvez faire les deux !

Et il y a donc différents types de laïcité. Parfois, il s’agit simplement de dire que les gens ne pratiquent plus autant une religion et que la société est donc plus laïque. D’autres fois, il y a un laïcisme qui dit que la religion est de l’ordre du privé. On peut aussi penser à un laïcisme plus radical selon lequel la religion est oppressive et que les gens devraient s’en libérer. Parfois la croyance et la laïcité peuvent vivre ensemble et ils peuvent se respecter, d’autres fois, c’est plus conflictuel.

Comment les jésuites sont-ils positionnés pour s’engager dans la culture d’aujourd’hui ?

Par leur formation spirituelle et théologique, les jésuites et les autres membres de la famille ignatienne développent une flexibilité intellectuelle, une liberté affective et s’engagent à se surpasser pour respecter et accompagner des personnes d’origines culturelles diverses dans la poursuite d’objectifs communs. Ceux qui veulent partager l’Évangile avec les autres doivent surmonter l’aveuglement culturel qui suppose qu’il n’y a qu’une seule façon de mener une vie pleinement humaine.

En approfondissant leur propre action et en participant à un projet qui les dépasse, les membres de la famille ignatienne peuvent encourager les interactions religieuses et culturelles qui renforcent la confiance personnelle, le respect social et l’estime culturelle. En célébrant la diversité humaine, les disciples contemporains d’Ignace encouragent les communautés de foi et font avancer le règne de la justice sociale et écologique.

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