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C’est au sanctuaire italien de Loreto, en mars dernier, que le pape François a confié à la Vierge toutes les vocations et a signé l’exhortation apostolique rédigée à la suite du synode sur « les jeunes, la foi et le discernement vocationnel ». Plus récemment, le Pape a décrété que la mémoire facultative de la Bienheureuse Vierge Marie de Lorette soit inscrite dans le calendrier romain le 10 décembre et célébrée chaque année, comme le faisaient déjà annuellement des milliers de pèlerins.

Loreto est célèbre pour abriter la Santa Casa, l’endroit où la Vierge Marie est considérée par certains catholiques comme ayant reçu l’Annonciation de l’Archange Gabriel. Une légende raconte que cette maison, qui rappelle le mystère de l’Incarnation, aurait été transportée plus tard par des anges de Nazareth en Croatie, puis dans la ville italienne… avant qu’une copie du sanctuaire ne soit réalisée en Nouvelle-France au XVIIe siècle. C’était le vœu du P. Chaumonot, SJ, qui après avoir été miraculeusement guéri au sanctuaire de Loreto dans sa jeunesse vagabonde, reprit sa vie en main et finit par discerner une vocation jésuite. Il garda un lien très fort avec le sanctuaire, qu’il voulut ainsi transposer de l’autre côté de l’Atlantique. Son histoire montre que tendre la main aux jeunes, même marginalisés, et les accompagner peut changer leur vie.

De vagabond à jésuite: Joseph-Marie Chaumonot

Pierre-Joseph-Marie Chaumonot (1611-1693) a laissé à la postérité non seulement une abondante correspondance, mais aussi une autobiographie rédigée en 1688 à la demande de son Supérieur, Claude Dablon. On a donc une bonne idée de ce qu’a été la vie de ce missionnaire jésuite depuis son enfance jusque dans sa vieillesse.

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Né en France, il a beaucoup erré en Europe à la suite d’un larcin commis dans sa jeunesse dont la honte l’empêcha de retourner chez lui. Il marcha donc sur les routes de France jusqu’en Italie. Miséreux, galeux, il se rendit un jour à Loreto, qui deviendra un moment décisif dans sa vie.

Après tout je repris courage aux approches de la sainte maison de Lorette. « Peut-être que la Bienheureuse Vierge, qui fait tant de miracles dans ce sacré lieu en faveur des misérables y aura pitié de ma misère.» […]

Au sortir de la sainte maison de Marie, une personne inconnue qui paraissoit un jeune homme et qui etoit peut-etre un ange, me dit, d’un air et d’un ton de compassion : «Mon cher enfant, que vous avez de mal à la tête ! Venez, suivez-moi, je tacherai d’y apporter quelque remède. » Je le suis, il me mène hors de l’église, derrière un gros pilier, par où il ne passoit personne. Rendus que nous sommes a dans ce lieu écarté, il me fait asseoir et me dit d’oter mon chapeau. Je lui obéis, il me coupe tous les cheveux avec des ciseaux : il me frotte d’un linge blanc ma pauvre tête et sans que je sente aucune douleur, il en ote entièrement la galle, le pus et la vermine: après quoi il me remet mon chapeau. – Chaumonot, Autobiographie

par Archives des jésuites au Canada

Dès lors, Chaumonot changea de vie. De vagabond il devint valet à l’invitation d’un « vénérable vieillard » et de fil en aiguille il fréquenta un jésuite qui, voyant qu’il connaissait le latin, lui proposa de poursuivre ses études. Après quelques hésitations, en 1632, à 21 ans, il entra finalement au noviciat de Saint-André, à Rome, sans jamais oublier Loreto. Une fois ordonné prêtre, le P. Chaumonot a par exemple choisi de dire sa première messe à Rome dans « la chapelle bâtie à l’honneur de la Vierge par le Cardinal Palloti, sous le nom et sur le modèle de la Sainte Maison de Lorette.»

Toujours à Rome, le P. Chaumonot rencontra un jour le P. Poncet, jésuite français, qui lui montra la Relation des jésuites de 1636 écrite par le P. Jean de Brébeuf, alors supérieur de la mission des Hurons en Nouvelle-France, qui demandait de nouveaux missionnaires. Intéressé, Chaumonot réussit à obtenir une permission spéciale pour quitter Rome sans avoir terminé ses études. Avant de quitter l’Italie, il fit un pèlerinage avec le P. Poncet à Loreto en 1637 qui marquera son travail en Amérique.

Enfin nous nous rendîmes à Lorette vers la St. Luc et nous y fimes nos dévotions avec le plus de ferveur que nous pûmes. Nous y recommandimes à la Vierge le succès de notre voyage du Canada et nous formames le dessin de batir dans la Nouvelle France lorsque nous y serions, une chapelle sous le nom de Notre Dame de Lorette et sur le plan de la Sainte Maison de la Mère de Dieu dans laquelle nous étions. – Chaumonot, Autobiographie

Peu après ce pèlerinage, Chaumonot repassa en France avec son compagnon avant de s’embarquer pour la colonie française en 1639. Il arriva à Québec le 1er août et partit deux jours plus tard, toujours avec le P. Poncet, en mission chez les Wendats dans la région des Grands Lacs. Il passa le restant de sa vie en mission parmi les Autochtones de l’Amérique du Nord dont il apprit d’ailleurs plusieurs langues. Allan Greer a d’ailleurs écrit au sujet de Chaumonot que « chaque fois que ce voyageur a rencontré une culture étrangère, il s’y est immergé tout entier et en profondeur, s’adaptant à sa nouvelle situation et apprenant à la voir, jusqu’à un certain degré, de l’intérieur. C’est la langue qui lui a servi de base pour appréhender les différents environnements humains par lesquels il est passé. » Ce fut le cas en Italie, mais aussi en Amérique.

Lorette en Nouvelle-France

Lors de ses années de missions en Nouvelle-France, le P. Chaumonot n’a jamais oublié le voeu qu’il avait fait à Loreto. Pour le réaliser, il mit en place dans la deuxième moitié du XVIIe siècle des relations internationales, par exemple avec le sanctuaire italien lui-même.

Aussi depuis mon départ d’Europe, je conservois toujours le désir de procurer en Canada à la Sainte Vierge une maison bâtie sur le modèle de la vraie Maison, transportée de Nazareth en Dalmatie, et de Dalmatie en Italie. Je fis donc faire par mes Hurons un beau grand collier de porcelaine; la blanche en composoit le fond et la noire en lettres bien formées exprimoit ces divines paroles : Ave Maria Gratia Plena, etc. Le P. Jésuite pénitencier des françois auquel on l’avoit adressé, le fit enchâsser dans un cadre doré avec une inscription qui marquoit que la nation huronne nouvellement convertie à la foi offroit ce présent à la Mère de Dieu. Messieurs les chanoines et les autres officiers de la Sainte maison de Lorette le reçurent avec beaucoup de marques d’admiration et de reconnoissance, et je ne doute point que la B. Vierge ne l’ait encore mieux reçu, puisque peu d’années après, elle me fit naitre l’occasion et les moyens de lui bâtir une Lorette dans les forêts de la Nouvelle France, à trois lieues de Québec. – Chaumonot, Autobiographie

Ainsi, après des années de préparations et d’échanges entre la Nouvelle-France et diverses communautés d’Europe, le P. Chaumonot a réussi à fonder en 1674 la mission de Notre-Dame-de-Lorette, non loin de Québec. Cette mission, comme l’a souligné la chercheuse Muriel Clair, regroupant les Wendats chrétiens sous tutelle jésuite, conciliait deux univers spirituels et culturels différents dans un même territoire. Les jésuites y voyaient l’occasion d’instituer une communauté chrétienne, tandis que les Wendats, depuis leur départ de Wendake dans les Grands Lacs et leur installation subséquente sur l’île d’Orléans en 1651, souhaitaient surtout survivre comme communauté culturelle.

Lorette en Nouvelle-France tirait donc son nom et sa configuration du sanctuaire de Loreto, tout en étant adaptée au travail apostolique des jésuites en Amérique du Nord. La mission a ainsi été littéralement bâtie autour de la chapelle: les maisons longues des Wendats formaient un enclos autour de la chapelle contenant le sanctuaire. Lors de son inauguration le 4 novembre 1674, un missionnaire rapporta les paroles d’un Wendat chrétien qui connaissait bien l’histoire de la chapelle d’Italie.

Notre Dogique Louis Taonde[choren] fit un discours plein d’esprit et de solidité ou rapportant entre autres choses ce quil avoit entendu de la Laurette d’Italye, il dit quil luy sembloit que toutes les cabanes quil voyoit disposées autour de la chapelle luy representoie le grand temple qui renferme la sacrée maison de Laurette qu’ainsy ils devoient considerer tout le village comme une grande Eglise dont chaque cabane faisoit autant de differentes parties […]. – De la mission Huronne de nostre Dame de foy appellée apresent de Laurette.

Marc-Lautenbacher [CC BY-SA 4.0], via Wikimedia Commons


Le récit de la fondation de Lorette indique que plusieurs bols, reliques, statues et images, dont une Vierge faite sur celle de Loreto et une écuelle de faïence faite sur la forme de celle de la Santa Casa, ont été placés dans la nouvelle chapelle. Plusieurs de ces objets étaient des dons de communautés religieuses non seulement de Nouvelle-France, mais aussi d’Europe. La chapelle de Notre-Dame-de-Lorette a attiré pendant des années des pèlerins de tout horizon. La mission a par la suite été renommée l’Ancienne Lorette en 1697, avec le déménagement des Wendats un peu plus loin à la Jeune Lorette.

Ainsi, des centaines d’années avant la visite du pape François à Loreto en Italie, ce sanctuaire avait déjà inspiré le jeune Chaumonot, renouvelé sa foi et participé à son discernement vocationnel.

Sources

Archives jésuites (Vanves), De la mission Huronne de nostre Dame de foy appellée apresent de Laurette, GBro 157-3.

Allan Greer, La Nouvelle-France et le monde, Montréal: Boréal, 2009.

Auguste Carayon, Le Père Pierre Chaumonot de la Compagnie de Jésus. Autobiographie et pièces inédites, Poitiers: Henri Oudin, 1869.

Muriel Clair, “Une chapelle en guise de maison,”  Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques 41 (2008), http://ccrh.revues.org/3412.

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