«La protection, dans la durée, des conditions de vie de la planète est une responsabilité lourde d’implications éthiques et spirituelles. Notre manière de collaborer inclut la participation aux efforts de recherche et d’analyse en profondeur, qui sont à la base d’une réflexion et d’un discernement aboutissant à la prise de bonnes décisions, de nature à panser les blessures déjà infligées à l’équilibre écologique», a écrit le P. Général dans sa lettre sur les Préférences apostoliques universelles. Prendre soin de notre maison commune est l’une de ces nouvelles préférences. Mais comment faire?

Pour permettre aux jésuites et collègues de la province d’envisager différentes manières de cheminer vers cette préférence, la Province jésuite du Canada a décidé de nommer un animateur en écologie: John McCarthy, SJ. Son rôle est de promouvoir le discernement, la réflexion et l’action, comme demandé par le P. Général, afin d’engendrer une conversion écologique personnelle, communautaire et sociale. Ce religieux scientifique nous a accordé une entrevue où il fait le lien entre science et foi, parle de la conversion du cœur, explique son rôle d’animateur et plus largement l’effort jésuite pour la sauvegarde de la planète. Cette entrevue est le premier texte d’une série qui mettra l’accent sur la quatrième préférence apostolique universelle dans le contexte de notre province.

Comment êtes-vous devenu à la fois jésuite, scientifique et écologiste? 

Je suis entré chez les Jésuites en 1983. C’était il y a un bon moment ! Je suis originaire de St. John’s, Terre-Neuve. J’étais tout le temps dans les bois et la nature. J’ai toujours été tout à fait fasciné par nature, je passais la plupart de mon temps dehors. C’est donc tout naturellement que j’ai obtenu mon premier diplôme en Forest Tree Biology, puis j’ai fait une maîtrise en Soil Science. J’allais faire mon doctorat à l’époque, mais j’ai plutôt décidé d’entrer dans la Compagnie de Jésus à l’âge de 25 ans. Après mon ordination, le Provincial, dans sa sagesse, m’a envoyé faire un doctorat en Boreal Forest Ecology à l’Université de Colombie-Britannique, à Vancouver, avec mes recherches qui se faisaient à Terre-Neuve. Je suis allé d’un océan à l’autre!

Je m’intéresse vraiment à tout ce qui touche la foi, l’écologie et la science, mais aussi à la recherche. J’ai une véritable passion pour la recherche scientifique. Heureusement, à l’heure actuelle, à Sudbury, je suis chercheur invité au département de biologie de l’Université Laurentienne. Je travaille sur la taxonomie et la biodiversité des lichens à Terre-Neuve-et-Labrador [une variété de lichen est d’ailleurs nommée d’après lui: Acarospora maccarthyi K. Knudsen & Kocourk.]. C’est fascinant pour moi de trouver un nouveau spécimen de lichen et de pouvoir lui donner un nom.

Acarospora maccarthyi. [K. Knudsen & Kocourk]

Tous mes intérêts sont intimement liés. En grandissant à Terre-Neuve, en passant beaucoup de temps à pêcher à être dans la forêt, je peux honnêtement dire que ces moments ont été à la source de mes premières expériences spirituelles. À l’extérieur, j’expérimente un profond sentiment de paix et d’enracinement, de contentement et je dirais aussi d’amour. Je suis juste chez moi dans la nature. Ce sont ces expériences qui ont guidé mes choix d’études en foresterie, je n’ai jamais pensé à autre chose. C’était naturel pour moi d’étudier ce que j’aimais et ce qui me donnait tant de vie. Entrer chez les Jésuites, m’a offert le don de dialoguer avec la nature d’une perspective philosophique et théologique, de mettre des mots et du sens à mes premières expériences spirituelles de la nature. Durant mes études en théologie, j’ai étudié la relation entre la tradition catholique et la matière. Does matter really matter to Christianity (la matière est-elle vraiment importante pour le christianisme?) est devenue une question récurrente. Dans chaque cours que j’ai suivi, je demandais : où est la place de la Création ? Et je crois que la création, la matière, a une place importante — centrale même — dans la tradition catholique. Je suis éternellement reconnaissant à la Compagnie de Jésus de m’avoir offert le don d’examiner mes premiers mouvements intérieurs avec la création.

J’ai donc eu cette expérience précoce, profonde et durable avec la nature qui m’a profondément marqué. J’ai essayé de lui donner un sens par l’étude de la science, de la philosophie et de la théologie. Plus je vieillis, plus ces intérêts s’entrelacent bien: j’aime faire le rapprochement d’expériences différentes au sein d’un même monde.

Comment la Province en est-elle venue à créer le rôle d’animateur écologique? Quel sera votre rôle?

En 2016, l’ancien provincial Peter Bisson, SJ, a créé une commission sur la mission et l’écologie. J’étais, avec d’autres, chargé d’examiner la question de l’écologie et la manière dont elle est liée à notre mission jésuite. Nous avons travaillé ensemble pendant 3 ans et nous avons produit un rapport au cours de la dernière année de Peter comme provincial. Dans ce rapport, l’une des principales recommandations était que pour quelque chose bouge dans la province en termes d’écologie, il fallait un animateur. Le nouveau Provincial, Erik Oland, SJ, a repris le rapport et a décidé de le mettre en œuvre… et m’a demandé d’être cet animateur. J’espérais que ce soit quelqu’un d’autre, car je voulais continuer mes recherches à temps plein, mais je fais maintenant partie de la Commission justice, réconciliation et écologie de la province.

Quant à mon rôle, il est toujours en train d’être discerné et développé. On peut dire que je suis consultant pour le provincial et une personne-ressource. Mon travail n’est pas de tout faire, mais je dois trouver une manière d’aider à encourager la Province au niveau communautaire et au niveau du travail apostolique, d’intégrer toute la question de l’écologie intégrale dans nos manières de procéder. Avec le sous-comité avec lequel je travaille, nous essayons de voir concrètement ce que cela signifie vraiment sur le terrain. J’espère surtout être utile pour faciliter notre conversation spirituelle et notre discernement communautaire alors que nous essayons d’accueillir l’appel de Laudato Si’ et des préférences apostoliques universelles.

J’envisage plusieurs avenues. Peut-être que certaines communautés et certains oeuvres pourraient entreprendre un audit écologique de leurs bâtiments, de leurs propriétés et de leur mode de vie communautaire. Des groupes comme le Réseau des Églises Vertes et Faith and the Common Good offrent de nombreuses ressources utiles dans ce domaine. Peut-être qu’on doit aussi travailler plus la question du plaidoyer. Par exemple, il y a quelques années, nous avons eu une réunion biprovinciale sur l’écologie, la foi et la justice et les peuples autochtones, l’extraction des ressources et l’écologie ont émergé comme nos principales préoccupations. Là où j’habite dans la région de Sudbury, dans le Nord de l’Ontario, cette question deviendra un enjeu majeur étant donné la richesse des gisements minéraux du «cercle de feu» dans la région boréale de l’Ontario. Je sens beaucoup d’énergie pour ce dossier. Le Justice in Mining Network de la Compagnie de Jésus pourrait jouer un rôle plus prééminent à ce sujet.

Nous sommes dans un processus de réflexion et d’apprentissage, comme un projet pilote. Je soupçonne que cette période de discernement nous invitera tous à approfondir et enrichir notre conversion écologique. Il ne faut pas seulement se pencher sur le travail que nous faisons, mais aussi sur la façon dont nous vivons notre vie communautaire et notre vie apostolique, comment nous prions, célébrons, et aussi évidemment ce qui anime nos vies apostoliques. C’est plus fondamental que de simplement dire : eh bien, nous allons recycler maintenant, nous devons cocher des items sur une liste. Il s’agit au contraire de la présence intime et de l’action de la Trinité comme Création, comment nous expérimentons, comprenons, célébrons et prenons soin de ce monde béni et les uns des autres. C’est la vision du projet et de mon rôle tels que je les vois en ce moment.

Comment les initiatives de la Province jésuite du Canada s’inscrivent-elles dans un contexte plus large?

Je ne connais pas tout le travail des autres provinces jésuites. Toutefois, plusieurs initiatives sont déjà bien avancées, et certaines provinces et conférences sont bien en avance sur nous, dont plusieurs parties d’Afrique et d’Asie qui font déjà face à de graves problèmes. Il existe par exemple un groupe en ligne appelé EcoJesuit et les jésuites de l’Amazonie ont leur propre réseau (REPAM), réseau ecclésial amazonien qui est centré sur les peuples et l’écologie de la région amazonienne d’Amérique du Sud. Le Justice in Mining Network, dont nous faisons partie, traite des questions de l’équité et du développement durable dans la gouvernance des ressources naturelles. Chaque province jésuite a répondu à Laudato Si, selon les besoins et efforts locaux. Notre propre province a contribué très tôt à la promotion de l’écologie dans la réflexion de la Compagnie à l’échelle mondiale. Actuellement, Cecelia Calvo (Jesuit Commission on Social and International Ministries) examine la possibilité de développer un réseau écologique pour la Conférence jésuite du Canada et des États-Unis.

Et bien sûr mon rôle, mes espoirs et mes objectifs s’inscrivent dans le contexte des Préférences apostoliques universelles. C’est évident en considérant l’invitation de l’Église à prendre soin de notre maison commune, mais aussi pour les trois autres préférences. Concernant les marginalisés, je pense surtout ici aux peuples autochtones avec qui nous avons eu une longue relation et qui peuvent nous aider à approfondir notre spiritualité de la création. Et bien sûr, l’avenir appartient aux jeunes qui, à bien des égards, nous font avancer. Enfin, ce ne sera qu’à travers notre prière et notre discernement personnels et communautaires, enracinés dans la tradition de nos Exercices Spirituels, que nous pourrons espérer avoir le courage et la grâce de parcourir le chemin de la conversion écologique. Notre souci de notre maison commune ne se fait pas dans l’isolement, mais dans le dialogue et la relation avec les trois autres préférences apostoliques universelles.

 

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