20. L’histoire de ceux qui ne voulaient point partager leur pain

20. L’histoire de ceux qui ne voulaient point partager leur pain

L’histoire de ceux qui ne voulaient point partager leur pain

Bien oui! il s’en trouva qui ne voulaient pas partager le pain venu du ciel. Ils pratiquaient, disent les savants, le “particularisme”: une maladie virale (un Malin virus) qui les portait à affirmer que le salut leur était “particulier” et qu’il ne concernait pas les autres – lesquels, par définition, sont tous de vilains méchants. Les bons, c’est nous!

Après une retraite de cinquante ans en Babylonie, beaucoup d’Israélites revinrent avec un sens affiné de leur vocation dans le concert des nations. Ils avaient compris qu’ils n’étaient pas seuls à être “peuple de Dieu”, mais qu’ils faisaient partie du grand “monde de Dieu”. Et dans ce monde, Dieu leur confiait une mission très spéciale qui devait élargir leur horizon à la mesure de l’univers.

Déjà avant l’exil, des hommes pieux avaient parlé en ce sens, mais sans être compris; ils étaient en avant de leur temps. Comme le vieil Isaïe qui écrivait:

Yahvé Sabaot préparera pour tous les peuples sur cette montagne
un festin de viandes grasses, de bons vins clarifiés…

Il enlèvera sur cette montagne
le voile de deuil qui ensevelissait tous les peuples
et le suaire qui ensevelissait toutes les nations,
il fera disparaître pour toujours la Mort…

Mais surtout, avant la fin de l’exil, le second Isaïe, disciple du premier, prophétisa en annonçant ce que Yahvé attendait de son Israël restauré:
C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob et ramener les survivants d’Israël.

Je ferai de toi la lumière des nations pour que mon salut atteigne aux extrémités de la terre.

Alors que l’expérience d’Israël atteignait ce point exceptionnel de maturité, vers l’an 500 avant notre ère, le peuple de Dieu se trouvait appelé à une vocation missionnaire universelle dont il n’avait suffisamment pris conscience en son cheminement antérieur.

Mais cela ne plut pas à tout le monde. Il semble même que la masse du peuple ne rentra pas en ce projet qui dépassait son entendement: on n’était pas habitué à réagir comme si le Dieu d’Israël fût le Dieu de tout le monde! On avait l’impression d’y perdre au jeu….

C’est alors que les Sages, convertis durant l’exil, qui avaient réfléchi longuement sur le sens sacré de l’Histoire d’Israël, entreprirent de faire l’éducation du peuple (on les appelait aussi les “instructeurs”). Les Sages procédaient surtout par discours; mais ils utilisèrent aussi des contes pour se faire entendre de ceux qui avaient des oreilles pour entendre! C’est ainsi qu’ils inventèrent, entre autres, le conte d’un prophète, un peu raciste et très jaloux des colères de son Dieu “contre les autres”. Et ce prophète, ombrageux de ses pouvoirs, incarnait une large part de l’esprit réticent de son peuple. Voici donc ce petit conte, plutôt ironique, qui se racontait pour secouer les esprits chauvins du temps.

Il était une fois un prophète nommé Jonas, à qui Dieu confia une mission particulière.

La parole de Yahvé fut adressée à Jonas, fils d’Amitaï: “Lève-toi, lui dit-il, va à Ninive, la grande ville, et annonce leur que leur malice est montée jusqu’à moi”.

Jonas fit semblant de comprendre; mais, aller vociférer au nom de Dieu en terre étrangère, ne lui plaisait guère. Il se leva: était-il accroupi ou endormi dans sa paresse? le récit ne le dit pas. Puis il se déroba à sa tâche. Le texte dit “qu’il se mit en route pour fuir à Tarsis, loin de Yahvé”. Tarsis est une ville portuaire sur la mer Égée. De là, il prit la mer pour fuir encore plus loin – s’il était possible! Et l’histoire raconte comment sa désobéissance à Dieu provoqua une tempête horrible qui menait la nacelle au naufrage. Ses compagnons de voyage découvrirent en lui l’objet de la colère divine, et le jetèrent à la mer. Laquelle se calma aussitôt. Mais un gigantesque poisson avala le prophète rebelle. Devant un soupçon de repentance venu du ventre de la baleine, Dieu “parla au poisson, qui vomit Jonas sur le rivage”. Retour à la case de départ!

Mais Dieu ne lâcha pas prise. Et, sur un second appel à se rendre à Ninive, le piteux prophète s’exécuta. Voici ce que dit le récit biblique:

Or Ninive était une ville divinement grande: il fallait trois jours pour la traverser. Jonas pénétra dans la ville; il y fit une journée de marche. Il prêcha en ces termes: “Encore quarante jours, et Ninive sera détruite”.

Le problème est que Jonas – comme beaucoup de ses coreligionnaires – ne pouvait croire qu’il y avait de bons païens qui accueilleraient la parole divine. Toujours est-il que le roi de Ninive “se leva de son trône (un roi trône toujours, où qu’il soit!) quitta son manteau, se couvrit d’un sac et s’assit sur la cendre” (bien petit trône!). Ce fut un concert de jeûne et de repentance qui impliqua le roi, tout le peuple, les bêtes, et le bétail petit et gros. Jamais païens ne réagirent avec autant de crainte et de ferveur à l’avertissement divin venu d’un prophète. L’on s’inclina à fond devant un dieu que l’on ne connaissait même pas. “Aussi, dit le récit, Dieu se repentit des prédictions de malheur qu’il leur avait faites, et il ne les réalisa pas”. Voilà, tout pouvait finir là, et on aurait eu un beau conte édifiant sur l’esprit de conversion. Mais le meilleur – ou le pire – était à venir.

Le prophète Jonas se mit en colère contre Dieu: ses prédictions ne se réalisaient pas et Dieu prenait parti pour cette racaille sans moeurs. Il voulait même en finir avec la vie! Il se vida le coeur en maugréant fort contre Dieu: une vraie prière de dépit. Mais Dieu entendit sa prière, et dit simplement au prophète dont il connaissait le caractère revêche: “As-tu raison de te fâcher?” Blessé dans son amour propre, Jonas sortit de la ville, se réfugia sur une butte voisine, et se mit à bouder dur, surveillant la ville pour voir si Dieu ne se déciderait pas à la réduire en cendres. Un prophète est un prophète ou quoi? Or Dieu lui préparait une petite leçon – qui est la leçon de ce conte inventé par un Sage en Israël. Une leçon pour ceux qui se pensent les seuls dépositaires de la grâce divine.

Il faisait alors très chaud et Jonas suait, jour après jour, en attente de voir la réalisation de sa prophétie – car il y croyait dur comme fer. Il faisait une chaleur torride à ce moment. “Alors Yahvé Dieu fit qu’il y eut un ricin qui grandit au-dessus de Jonas, afin de donner de l’ombre à sa tête et de le délivrer de son mal. Jonas fut très content du ricin”. Mais voici que le lendemain, à la pointe du jour, un ver piqua le ricin qui se dessécha tout d’un coup. De plus, Dieu fit que le soleil de ce jour fut plus brûlant que jamais, dardant ses rayons sur la pauvre caboche du cher Jonas. Celui-ci entra dans une colère bleue et dit à Dieu: “Mieux vaut pour moi mourir que vivre!” Et Dieu revint avec la même question pour son serviteur revêche: “As-tu raison de t’irriter contre ce ricin? “Oui, répondit Jonas, j’ai bien raison d’être fâché à mort”. Alors, écoutez bien la leçon que lui servit le Seigneur au coeur infini:

Toi tu as de la peine pour ce ricin, qui ne t’a coûté aucun travail et que tu n’as pas fait grandir, qui a poussé en une nuit et en une nuit a péri. Et moi, je ne serais pas en peine pour Ninive, la grande ville, où il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne distinguent pas leur droite de leur gauche, ainsi qu’une foule d’animaux!

Le conte ne dit pas comment répondit Jonas, car c’est un conte qui s’adresse à toutes les têtes dures qui ne veulent pas partager le pain venu du ciel: entre toutes créatures, de toutes provenances, toutes enfants bien-aimés du Créateur et Seigneur. C’est à eux – à vous et à moi – de donner la réponse.

Lectures

Bible – Isaïe chapitres 25 et 49; Jonas chapitres 1 à 4.